Quel est le rôle de l’aiguille en acupuncture ?
- Jason Iotti
- 26 févr.
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : 28 févr.

LS1. 余欲勿使被毒藥無⽤砭⽯
yú yù wù shǐ bèi dú yào wú yòng biān shí
Je souhaite [qu’ils] ne souffrent plus des traitements [rudes des] herbes toxiques (dúyào) [et des] aiguilles de pierres (biānshí).
LS1. 欲以微鍼通其經脈調其⾎氣營其逆順出入之會
yù yǐ wēi zhēn tōng qí jīng mài tiáo qí xiě xuè qì yíng qí nì shùn chū rù zhī huì
[Plutôt], je souhaiterais [que] des aiguilles subtiles (wēizhēn) [puissent être utiliser pour] ouvrir (tōng) [les circulations des] rivières des canaux (jīngmài), [et] ajuster (tiáo) le sang, le qí et le yíng [dans leurs schémas] de contre-courant (nì) et de courant (shùn), aux régions de confluence (huì) où ils émergent (chū) et pénètrent (rù) [dans le corps].
D’après le chapitre 1 du Líng Shū, la pratique de l’acupuncture est décrite comme une technique de « chirurgie » subtile, permettant « d’ouvrir » - 通 tōng - les rivières des canaux.

Selon le chapitre 1 du Líng Shū, l’aiguille est utilisée pour corriger les perturbations de la circulation, et non pour stimuler un « point » spécifique qui agirait à la manière d'un interrupteur. Son sens clinique se manifeste pleinement dans ce contexte, la pathologie étant perçue comme une altération de la circulation, qu’il s’agisse d’une insuffisance, d’une entrave ou d’une obstruction. L’étude du rôle des aiguilles nous amène donc naturellement à examiner deux principaux domaines d’intervention : les zones de vide et les zones d’obstruction, où la circulation doit être restaurée. Il convient tout de même de préciser qu'à cette approche écologique du corps humain, s'intègre aussi l'observation et la régulation des régions běnshū 本輸.
補 bǔ : rapiécer un vêtement, réparer / remettre en état, restaurer / rétablir. 寫 xiě : irriguer, déplacer, verser, drainer
Les termes « 補 » (bǔ) et « 寫 » (xiě) sont couramment employés pour décrire des techniques de manipulation d’aiguilles visant à « tonifier » ou « disperser » un point d’acupuncture afin d’en optimiser l’action théorique sur un organe spécifique. Cependant, dans le contexte de l’acupuncture décrite dans le Líng Shū, il apparaît que ces termes renvoient plutôt à deux principes fondamentaux de restauration de la circulation sanguine, régissant des zones caractérisées par des déficiences (en qì et en sang) et des obstructions fixes (痺) dans les tissus péri-vasculaires (matrice de bio-tenségrité).
Mais alors, à quoi servent les aiguilles ?

Les aiguilles d’acupuncture orientent le flux du qi défensif (wèi 衛) vers la zone de traitement. La circulation sanguine suit le qi défensif dans cette même zone. Ces effets sont optimisés avec l’utilisation d’aiguilles fines et de techniques d’intervention douces. En outre, dans le cas où l’on souhaite diriger la circulation sanguine vers une zone de traitement ne présentant pas d’obstructions structurelles significatives, les traitements agissant sur le qì défensif (wèi 衛) sont donc les plus appropriés. En effet, dans de telles situations, des interventions plus énergiques visant à traiter des obstructions physiques (bì) risquent d’aggraver l’état du patient.
L’utilisation d’aiguilles de diamètre supérieur et l’application de techniques structurelles plus robustes sont préconisées dans les zones caractérisées par des obstructions significatives (bì). Dans de telles circonstances, une approche thérapeutique plus modérée, privilégiant le renforcement du qì défensif (wèi衛), peut s’avérer contre-productive et potentiellement aggraver la pathologie en exacerbant le blocage.
Les 9 aiguilles traditionnelles
L'essentiel des protocoles de puncture hérités du Nèijīng se concentre sur le traitement des obstructions fixes, identifiées sous le terme de syndromes 痹 bì. Dans la pensée médicale classique, ces stases structurelles constituent la trame principale sur laquelle se cristallisent et s'enracinent les affections chroniques. Pour accomplir cette tâche complexe, le Língshū décrit neuf outils spécifiques, chacun adapté à une profondeur tissulaire et à une pathologie particulière. Comme le souligne le Dr Neal, il n’existe pas d’aiguille universelle : l'outil doit correspondre à la nature de la maladie.

1. L’Aiguille à pointe acérée (Chán Zhēn 鑱鍼)
Cible : La peau (Pí).
Fonction : Elle possède une tête large et une pointe très fine. Elle est utilisée pour expulser et drainer le Yáng Qì de surface. Elle traite principalement les conditions de chaleur dans la tête et le corps.
2. L’Aiguille à tête ronde (Yuán Zhēn 員鍼)
Cible : Les divisions de la chair (Fēnròu).
Fonction : Avec son corps cylindrique et son extrémité en forme d’œuf, elle ne pénètre pas la peau. Elle est utilisée pour masser la chair et traiter les désordres liés aux tissus adipeux (associé à la direction du centre).
3. L’Aiguille à pointe de flèche (Dī Zhēn 鍉鍼)
Cible : Les « rivières » des méridiens (Mài).
Fonction : Elle ressemble à un grain de millet. Cet outil de massage externe est pressé sur les méridiens sans s'enfoncer, afin de favoriser la circulation du Qì correct et d'expulser le Xié Qì (Qì pathogène).
4. L’Aiguille à pointe aiguë / triangulaire (Fēng Zhēn 鋒鍼)
Fonction : Dotée d'une lame à trois bords, elle est conçue pour dissiper les maladies de longue date et traiter les gonflements de type abcès avec de la chaleur. Elle est aussi utilisée pour saigner les vaisseaux collatéraux.
5. L’Aiguille Sabre (Pí Zhēn 鈹鍼)
Fonction : Mesurant environ 4 cùn de long avec une lame large de 2,5 fēn, elle est l'outil chirurgical par excellence pour drainer les chaleurs qui se confrontent et créent des suppurations.
6. L’Aiguille à pointe ronde et aiguë (Yuán Lì Zhēn 員利鍼)
Fonction : Elle est utilisée pour réguler le Yīn et le Yáng. Également pour traiter les invasions aiguës de qì pathogènes qui provoquent des schémas d'obstruction soudains ; draine également les abcès (yōng).
7. L’Aiguille Cheveu (Háo Zhēn 毫鍼)
Cible : Les zones douloureuses causées par une déficience du Qì correct (Zhèng Qì).
Fonction : Fine comme le bec d'un moustique, elle est insérée calmement et doucement. Elle sert à augmenter le sang et l'essence (Jīng) et à faire arriver le Wèi Qì pour nourrir la zone affectée.
8. L’Aiguille Longue (Cháng Zhēn 長鍼)
Cible : Les obstructions profondes (Shēnbì).
Fonction : Mesurant 7 cùn, elle est utilisée pour traiter les modèles d'obstruction distants qui se sont logés dans les espaces entre les tissus, les articulations et les os.
9. L’Aiguille Large (Dà Zhēn 大鍼)
Cible : Les mécanismes des grandes articulations (Jīguān).
Fonction : Avec son corps épais et sa pointe arrondie, elle est l'équivalent moderne d'une seringue utilisée pour drainer l'eau et le pus des articulations, facilitant ainsi le libre mouvement.

L’application de ces neuf aiguilles illustre une compréhension approfondie de l’écosystème humain, assimilé à un réseau de bassins versants et de cours d’eau, nécessitant un maintien de l’espace libre afin de garantir la libre distribution des « circulations vitales », comme le traduit Elisabeth Rochat de la Vallée. Dans le modèle du Neijing, la sélection de l’aiguille constitue ainsi une décision clinique d’une importance capitale.
La normalisation des structures péri-vasculaires, dans le contexte d’une altération pathologique de leur écosystème entraînant une modification de la circulation sanguine, constitue le cadre approprié pour l’utilisation de l’aiguille.
Le lien entre l'aiguille et Shén 神

Dans la perspective classique du Huángdì Nèijīng, le Shén peut être compris comme l’illumination transcendante (神明, shénmíng) qui émerge lorsque le yīn et le yáng atteignent un état d’équilibre dynamique. L’expression « 陰陽不測謂之神 » — ce qui, dans la respiration du yīn-yáng, dépasse toute mesure, est qualifié de Shén. Au sein du corps humain, cette illumination trouve son origine dans le Cœur — « 心者君主之官也,神明出焉 » — et circule à travers les « rivières de sang ». Le texte souligne explicitement que le Shén circule en corrélation avec le sang et que « 血氣者人之神 », le sang et le qì constituent le support même du Shén. Lorsque la circulation sanguine est obstruée, que le sang s’épuise ou stagne, le Shén ne peut plus « émettre ses ordres » (神不使也) : la cohérence vitale est compromise. L’aiguille d’acupuncture intervient précisément à ce niveau ; elle restaure la libre circulation du sang ; en harmonisant le yīn et le yáng elle permet au Shén de réémerger comme illumination ordonnatrice. Ainsi, le traitement par l’aiguille consiste à rétablir les « rivières de lumière » (cf Dr Ewdard Neal) afin que le Shén puisse à nouveau circuler et assurer la cohérence organisationnelle de l’être.



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